Gregorio Allegri (1582-1652)
Miserere
Miserere (avec ornements additionnels de Deborah Roberts)
Giovanni Pierluigi da Palestrina (v.1525-1594)
Stabat Mater
Messe du Pape Marcel
Tu es Petrus
The Tallis Scholars
Direction Peter Phillips

urieuse affaire que ce
Miserere d’Allegri. De nos jours, on part du principe que la version « que tout le monde connaît », avec son célèbre contre-ut, représente la volonté initiale du compositeur. Alors que selon toute évidence, c’est là déjà l’un des nombreux ornements ajoutés par 130 ans de chanteurs de la Chapelle Sixtine ! Car, entre sa composition aux alentours de 1640 et le moment où Mozart nota la pièce de mémoire en 1770 (mais d’autres notations circulaient déjà alors), la pièce ne sortit jamais du répertoire du chœur de la Chapelle Sixtine ; en près d’un siècle et demi, la plupart de ces ornementations sont devenues « normales » par tradition Sixtine alors que l’ouvrage de base est sans doute infiniment plus simple et carré.
Les Tallis Scholars, le summum du chant choral britannique, forts de leur quelques 300 exécutions publiques de l’œuvre, en ont donc réalisé deux nouveaux enregistrements : l’un selon la tradition plus ancienne, et un autre ornementé selon leur propre fantaisie d’interprètes. L’expérience est fascinante, car en quelques notes de plus par ci, quelques notes de moins par là, l’ouvrage prend une toute autre dimension.
Mais beaucoup plus étonnante encore que le
Miserere, la
Missa Papae Marcelli est l’un des monuments du grand maître. La phénoménale richesse de l'écriture, soulignée par l'utilisation d'un registre de basse très divisé (deux ténors et deux basses), met en relief l'imagination musicale du compositeur. Quant à la mise en musique d’un texte sur Saint Pierre,
Tu es Petrus, elle est le parfait reflet de l’art architectural de Palestrina.
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Détail des pistes :
ALLEGRI Gregorio
1 - 1 Miserere (Psaume 51)
PALESTRINA Giovanni Pierluigi da
Stabat Mater
1 - 2 Stabat mater
Messe du Pape Marcel
1 - 3 I. Kyrie
1 - 4 II. Gloria
1 - 5 III. Credo
1 - 6 IV. Sanctus & Benedictus
1 - 7 V. Agnus Dei I & II
Tu es Petrus, à 6 voix
1 - 8 Tu es Petrus
ALLEGRI Gregorio
Misere (avec ornements additionnels de Deborah Roberts)
1 - 9 Miserere (Psaume 51)
Musique écrite pour la Chapelle Sixtine : Miserere – Missa Papae Marcelli
Les pièces présentées ici sont celles que The Tallis Scholars se voient le plus souvent demander en concert. La réputation du
Miserere d'Allegri – que nous avons chanté plus de trois cents fois dans le monde entier – n'est plus à faire. Son histoire est belle, mais elle ne vaut peut-être guère mieux que celle de la messe qui « sauva la musique liturgique », la
Missa Papae Marcelli de Palestrina. Quelle que soit l'exactitude des faits, ces deux compositions furent destinées à la Chapelle Sixtine – les musiciens y étaient alors entourés des fresques tout juste achevées par Michel-Ange.
Avant d'interpréter le
Miserere d'Allegri en concert, je me lève parfois pour inviter l'auditoire à s'imaginer dans la chapelle Sixtine avec, à mi-hauteur du mur de droite, la fameuse galerie du chœur où se tiennent les solistes, la voix la plus aiguë projetant le contre-ut sur la voûte. Pour différent que soit le lieu de concert, cette image du ciel sur la terre ne manque jamais d'exhausser l'expérience vécue. En vérité, chanter en la chapelle Sixtine, comme nous le fîmes en 1994, demeure ce que nous avons accompli de plus mémorable.
L'histoire du
Miserere est assez simple. Ecrite peu avant 1638, cette musique était devenue si célèbre au milieu du XVIIIe siècle que la papauté, soucieuse de rehausser la réputation de son chœur, en proscrivit toute interprétation en dehors de la Chapelle Sixtine – un lieu d'où elle se serait pourtant échappée le jour où un Mozart de quatorze ans la consigna de mémoire. Ce qui est une certitude car, si la copie de Mozart ne nous est pas parvenue, nous disposons d'une lettre de son père décrivant l'incident à sa mère. En fait, d'autres copies de ce
Miserere circulaient alors en dehors du Vatican, mais leur diffusion demeura confidentielle jusqu'à la visite de Mozart, en 1770.
Toutefois, comme l'avait craint le pape, le
Miserere perdit sa capacité à surprendre dès lors qu'on put l'entendre hors du cadre magique de la Chapelle Sixtine. Le problème quand on l'interprète, hier comme aujourd'hui, c'est que Gregorio Allegri composa une musique simple, quelconque : tout dépend des ornements que l'on ajoute aux accords.
Les chanteurs papaux avaient une tradition d'improvisation qu'aucun autre ensemble vocal ne pouvait égaler et, d'une certaine manière, le fait que des copies aient circulé en dehors du Vatican ne changea guère la renommée ou l'évolution de l'œuvre : il fallait toujours aller à la Chapelle Sixtine pour l'entendre chantée dans la plénitude de son potentiel. Les ornements furent, probablement, de plus en plus réussis au fil des décennies et les meilleurs d'entre eux, écrits en toutes notes à la fin du XIXe siècle, en vinrent à faire partie intégrante de la composition. Tel fut le cas du contre-ut devenu, ces derniers temps, si emblématique de l'œuvre. Reste pour les interprètes actuels la possibilité d'ajouter des ornements aux « ornements établis», ce que Deborah Roberts a fait dans la seconde version (piste 9, la piste 1 proposant la version habituelle). Ces ornements sont publiés ici (cf. page 12) tels qu'elle les chante, à la lumière des expériences accumulées au gré des trois cents concerts des Tallis Scholars. Tout comme elle, je reconnais l'ironie qu'il y a à consigner ces improvisations, mais si le fait de les rendre disponibles signifie qu'encore plus d'éblouissantes roulades seront inventées par les interprètes de demain, alors nous ne faisons probablement que suivre les traces des chanteurs papaux quand ils s'écoutaient voilà des siècles.
Dans notre enregistrement phare du
Miserere (1980), nous chantions les versets en plain-chant sur le ton 2, comme le voulait la pratique courante. Finalement, il est apparu que la plus aiguë des deux parties de soprano, dans le chœur à cinq voix, parodiait le
Tonus Peregrinus, le « ton pérégrin ». Aussi le chantre de cet enregistrement, Andrew Carwood, s'est-il attaché à rendre aux neuf versets en plain-chant les superbes contours de ce
Tonus Peregrinus, conférant à la musique une fluidité
qu'elle n'avait jamais vraiment atteinte, du moins à l'époque moderne.
L'histoire de la
Missa Papae Marcelli est plus difficile à établir. Selon la légende, les cardinaux du concile de Trente s'apprêtaient à bannir le chant polyphonique des services liturgiques, et ce pour diverses raisons allant de l'inaudibilité des textes au caractère par trop sensuel et intellectualisé (une vraie récrimination !) de cette musique. Un mouvement chercha donc à rétablir le plain-chant comme seule musique liturgique admise. L'une des grandes figures de ce débat fut celui qui allait devenir pape en 1555 sous le nom de Marcel II – vu le titre de la composition finale, ce fut probablement lui qui demanda à Palestrina une pièce prouvant au monde que la polyphonie pouvait être à la fois concise et musicalement estimable. Et de fait, dans deux de ses mouvements (le Gloria et le Credo), la
Missa Papae Marcelli met les mots en musique avec une précision novatrice, même si les trois autres mouvements sont bien plus élaborés, le second Agnus Dei étant peut-être le mouvement le plus mathématiquement complexe jamais écrit par Palestrina. La preuve est donc confuse, bien que le style syllabique du Gloria et du Credo ait été salué à l'époque, et c'est significatif, pour sa nouveauté : à sa publication, en 1567, cette messe fut précédée des mots « novo modorum génère » (grosso modo « nouvelle forme d'expression »).
Mais le style syllabique ne se contenta pas de séduire les cardinaux réformateurs du concile de Trente. Les compositeurs avant-gardistes de la fin du XVIe siècle tendirent, eux aussi, assez unanimement, vers un idiome fondé sur l'harmonie, axé sur les mots, dans lequel l'engouement pour les madrigaux joua un rôle crucial, pavant la voie au baroque. Les mouvements syllabiques de la
Missa Papae Marcelli initièrent un peu ce changement : plus tard, Palestrina en reprendra les principes plus régulièrement, comme l'atteste son suprême
Stabat Mater, presque son ultime composition datable (1589-90).
Il s'agit d'une pièce écrite dans le style antiphoné opposant deux chœurs séparés que l'on associe généralement à la musique vénitienne : peut-être Palestrina, alors âgé, eut-il à cœur de montrer qu'il était au fait des tout derniers développements. Qu'il
fût ou non considéré comme vénitien, ce
Stabat Mater fut, dès sa présentation au chœur papal, tenu pour un chef-d'œuvre. Et, comme, le
Miserere d'Allegri, il fut jalousement gardé et interprété par les seuls membres du chœur chaque dimanche des
Rameaux.
Tout compositeur du Vatican ayant à mettre en musique un texte sur saint Pierre aurait voulu donner le meilleur de lui-même et jamais Palestrina ne fit autant resplendir les mots que dans son
Tu es Petrus à six voix. Il a dû s'identifier à ce texte qu'il avait déjà mis en musique une fois (à sept voix) – une version qui allait bientôt lui inspirer sa messe-parodie la plus élaborée. Son sens de l'architecture musicale atteint au paroxysme de la séduction quand il bâtit les massifs piliers sonores qui étayent les mots « claves regni caelorum ». Joyeux, positif, retentissant :
Tu es Petrus est un condensé du climat de la Rome de la contre-Réforme en général, et de l'an palestrinien en particulier.
Peter Phillips
Traduction Gimell
© Gimell 2007 – Reproduction interdite
The Tallis Scholars
Directeur Peter Phillips
Fondé en 1973 par son actuel chef Péter Phillips, l'ensemble vocal Thé Tallis Scholars s'est affirmé, au gré de ses enregistrements et de ses concerts, comme l'un des plus fervents apôtres de la musique sacrée de la Renaissance. Son exploration de la pro- fondeur et de la diversité de ce répertoire a su toucher un auditoire mondial. Péter Phillips a travaillé avec cet ensemble pour créer, grâce à un bon accord et à une belle fusion, la pureté et la clarté sonores qui servent le mieux, à ses yeux, le répertoire renaissant, permettant aux lignes musicales d'être entendues dans leurs moindres détails. D'où la beauté sonore qui fit la renommée de Thé Tallis Scholars.
The Tallis Scholars donnent une soixantaine de concerts par an, dans des lieux sacrés ou profanes. Le 2 février 1994, ils célébrèrent le 400e anniversaire de Palestrina par un concert historique en la basilique Sainte-Marie-Majeure de Rome, où le compositeur avait été enfant de chœur puis maestro di cappella. L'enregistrement de ce concert est disponible en CD, en vidéo et, désormais, en DVD-Video Gimell.
Le 9 avril 1994, pour marquer la fin des travaux de restauration des fresques de Michel-Ange, ils eurent l'honneur de donner en la Chapelle Sixtine un concert, retransmis en direct par la télévision italienne.
À New York, le 5 décembre 1998, ils donnèrent leur millième concert. En 1998 toujours, ils se rendirent en Italie (à Ferrare, sur l'invitation de Claudio Abbado) et à Londres, où un concert unique fut organisé, pour leur vingt-cinquième anniversaire, à la National Gallery – là, ils créèrent une œuvre de John Tavener écrite spécialement pour eux, avec Sting dans le rôle du récitant. Cette œuvre fut reprise à New York, avec Sir Paul McCartney.
The Tallis Scholars se sont produits en Allemagne, en Australie, en Chine, en Corée, en Espagne, en France, en Italie, au Japon, aux Pays-Bas, à Singapour, aux U.S.A. et dans un grand nombre de salles en Angleterre (dont le Symphony Hall, le Bridgewater Hall, le Wigmore Hall, le South Bank Centre et le Royal Albert Hall, dans le cadre des Proms de la BBC). Ils ont récemment chanté au festival de Salzbourg, au festival de Bath, au Milan Cathedral Festival, au Concertgebouw d'Amsterdam et au théâtre du Bolchoï, à Moscou.
Le travail de pionnier de The Tallis Scholars doit une grande part de sa réputation à l'association avec le label Gimell Records, fondé en 1981 par Peter Phillips et Steve Smith à seule fin d'enregistrer le groupe. Les disques ainsi produits ont glané maintes récompenses à travers le monde. En 1987, celui consacré à la
Missa La sol fa re mi et à la
Missa Pange lingua de Josquin fut ainsi nommé « Record of the Year » par la revue Gramophone – il demeure d'ailleurs le seul disque de musique ancienne à avoir remporté ce titre convoité. En 1989, le magazine Diapason décerna à The Tallis Scholars deux de ses «Diapasons d'Or de l'Année» : l'un pour une messe et des motets de Lassus, l'autre pour deux messes de Josquin fondées sur la chanson
L'homme armé. Par ailleurs, trois de leurs disques se sont vu décerner un « Early Music Award » de Gramophone : l'enregistrement de la
Missa Assumpta est Maria et de la
Missa Sicut lilium de Palestrina (1991), celui consacré à la musique de Cipriano de Rore (1994) et, enfin, celui dédié à la musique de John Browne de l’
Eton Choirbook (2005).
Ces distinctions attestent du niveau exceptionnellement, et constamment, élevé de The Tallis Scholars, mais aussi de leur dévouement à l'un des plus grands répertoires de la musique classique occidentale.
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