Raimon Panikkar
Deux personnages en quête de hauteur
Aujourd'hui retiré dans les montagnes de sa Catalogne natale, Raimon Panikkar est, à quatre-vingt ans, l'un des plus grands théologiens chrétiens de cette seconde moitié du siècle. Jordi Savall lui voue une profonde admiration et a souhaité s'entretenir avec lui des rapports philosophie/musique.

Vous avez une vision de la fonction de la musique extraordinaire. Je me rappelle cette rencontre à l'église Santa Maria del Mar, l'an dernier. Parmi tout ce que vous aviez dit, vous aviez commencé en citant Platon, les philosophes, la Musique et la Parole, en plaçant la musique au cœur même de la réalité, et établissant des liens avec les Anciens. J'aimerais que vous en parliez à nouveau. Je crois que souvent, nous autres musiciens et ceux qui aiment la musique n'avons pas assez conscience de sa dimension extraordinaire, et ne lui voyons que l'aspect esthétique, brillant, ludique, et nous pouvons en oublier la dimension spirituelle et ses liens avec l'histoire de l'humanité.
Je pourrais commencer par le côté négatif en parlant de la barbarie qu'est la spécialisation, un virus venant du Nominalisme et encore d'avant ; c'est une croyance selon laquelle en connaissant les parties on connaîtra le tout, et que pour connaître nous devons nous spécialiser dans quelque chose. Ainsi commence la fragmentation de la connaissance qui conduit à la schizophrénie du connaissant. Aujourd'hui, nous avons perdu même la méthode, c'est-à-dire, le chemin de la connaissance de la réalité. La réalité est un tout, et nous voulons la diviser. Nous tombons dans les travers de la spécialisation et disons : "ceci est de la science, ceci est de l'art, ceci est de la philosophie, etc." Nous sommes experts dans une seule matière, et ne savons parler de rien d'autre... Quand nous voulons connaître le tout, nous extrapolons et nous
nous trompons. Puis nous nous désespérons de savoir chaque jour de plus en plus sur de moins en moins. L'intégrale des connaissances partielles n'est pas la réalité. La réalité n'est pas la somme de ses parties. Au début la musique était une révélation du Tout. Avec les Grecs, l'éducation consistait en gymnastique et en musique. La gymnastique était la culture du corps et la musique celle de l'esprit. Par la suite, elles s'unirent en formant la danse. La danse implique le corps, et même bien plus encore : la danse, c'est la synthèse du corps et de l'âme, précisément de l'esprit. Nous avons une anthropologie dualiste que nous devons surmonter : âme et corps. Depuis les Hébreux jusqu'aux Chrétiens (mais ensuite ils l'ont oublié), depuis le commencement de la Grèce pré-platonicienne, l'anthropologie est tripartite : corps, âme et esprit... Et
la musique est ce qui unit tout cela, et pour cela elle est Muse ; elle nous fait communiquer avec toute la réalité, et la réalité est divine. Nous avons en Occident une telle peur du panthéisme, que nous avons peur de penser que la réalité est divine. Mais pour en revenir à la musique, Boethius nous parle de trois musiques : la musique du monde, la musique humaine et la musique instrumentale. La musique du monde, c'est la musique cosmique, c'est la musique de toute la réalité, c'est la sonorité de la systole et de la diastole de l'univers, la respiration de la réalité. On ne peut l'entendre que si l'on y participe. La musique n'est pas une technique de sons, si ce n'est que le son est bien plus qu'une vibration. Je voudrais faire part d'une intuition difficile à expliquer, mais je peux la traduire ainsi : la musique, tout
en étant temporelle, transcende le temps. La musique implique le temps mais la partition n'est pas de la musique, la mélodie n'est musique que quand on la joue... la musique existe quand on la fait, elle vit quand on la joue, on la chante, on la danse, et tout cela implique le temps. La musique se déroule dans le temps.
Elle existe et cesse d'exister...
...et en même temps elle l'arrête. Dans la musique le temps s'arrête, et il n'arrête pas d'être temps.
Car la mémoire en reste imprégnée.
Plus que la mémoire, car il imprègne tout notre être, qui est rythme. La musique nous fait vivre la tempiternité, qui n'est ni du temps d'une part, ni de l'éternité d'autre part. L'éternité ne peut pas venir après le temps. L'éternité est l'autre côté du temps et la musique nous ouvre à l'expérience de cette non-dualité entre temps et éternité. La musique ne sert à rien, car elle est au-dessus de toute servitude. Elle est faite pour être vécue, pour y participer de manière active, y compris par l'auditeur, et plus encore par l'exécutant. À travers la musique nous participons au rythme de la réalité même, et par conséquent nous nous réalisons. En parlant de la spécialisation, je voulais dire que nous divisons, compartimentons, puis nous nous demandons à quoi tout cela sert. En fait, soit nous la vivons dans toute son intégrité en
pure extase inconsciente ou nous ratons la musique. Et j'ajouterais que nous sommes tous des musiciens.
La musique est dans l'expression même de l'être humain…
... en tout !
Le sens du mot, selon la façon dont on le chante, sera positif ou négatif, et toute l'affection que l'on pourra transmettre reposera sur la façon de le chanter.
C'est certain. Chaque langue a sa musique, et chaque mot a sa musicalité... comme le beau cas des mères africaines, qui enseignent à leurs enfants à chanter avant même de leur enseigner à parler... Et en plus, l'enfant comprend la musique avant de comprendre le sens des mots. J'ai dit "enseigner" dans le sens étymologique du mot : les mères tout simplement chantent à leurs enfants.
C'est un point essentiel, un thème fondamental : c'est la façon de chanter qui nous définit.
C'est le ton, c'est la musique qui fait naître le mot et celui-ci n'aura de sens que lorsque nous en découvrirons l'harmonie. La racine du mot " harmonie " signifie : "ce qui rejoint les choses dans leur ordre", précisément d'une manière harmonieuse. Le mot anglais et allemand "arm" provient de la même racine.
On pourrait dire que l'être devient humain en premier lieu par la musique.
Pleinement humain, oui.
Car la musique est la première chose que l'on comprenne, avant de comprendre le sens des mots.
Oui, mais que signifie "comprendre" ? C'est participer intentionnellement (le mot même le dit) dans la forme pleine de vivre. La musique n'est pas une spécialité, elle n'est pas le patrimoine des musiciens. La grande musique, on l'écoute. La musique des sphères dont nous parle Pythagore, c'est la musique qui conduit à découvrir l'harmonie des choses. On a attribué à Pythagore la découverte du fait que l'on pouvait exprimer et traduire la musique en nombres, mais la musique est antérieure à la structure mathématique, à sa formulation chiffrée, même en proportions. C'est le cœur qui découvre la proportion, même si ensuite l'esprit (mens) la calcule. Si on commence à compter, on est déjà perdu. Il ne s'agit pas de compter, mais de se laisser porter.
Mais les chiffres proviennent du fait qu'il y a une harmonie, un équilibre...
L'équilibre est là, je le sens, et je n'ai besoin d'aucun chiffre. Mais c'est vrai, je découvre qu'il y a là un chiffre et cela nous permet de mieux le comprendre et même d'écrire la musique.vComme la dimension d'une cathédrale, qui renferme une paix, un équilibre entre les formes, la hauteur et la lumière...
C'est le grand secret des pyramides. Mais revenons au symbolisme de la musique des sphères : dans le fond la musique est faite pour être écoutée. La musique ne se fait pas, elle s'écoute, même par celui qui la joue et la fait. C'est en l'écoutant qu'on peut la vivre.
Vous retrouvez ainsi ce point de philosophie zen, du tir à l'arc, lorsqu'on arrive au point où le geste si harmonieux et entraîné implique que sans effort la flèche arrive au but, tout simplement en la laissant aller... C'est là l'objectif ultime d'un acte artistique.
Certainement, l'acte libre est spontané. Je crois que depuis bien des siècles nous sommes esclaves de la volonté. Cela paraît paradoxal. Esclaves de la volonté ! Et nous croyons pouvoir tout faire avec la volonté, mais ce n'est pas en affrontant qu'on fait les choses. Il nous manque souvent la dimension féminine, plus passive, qui consiste à recevoir, à écouter ; en latin, écouter et obéir vont ensemble. Écouter et recevoir ce don que l'on nous donne. Moi, qui ne joue d'aucun instrument sauf la plume, je dis : "l'Esprit Saint est celui qui m'inspire, mais s'il ne me trouve pas la plume en main, rien n'en sortira... et pour être la plume en main, il faut de la discipline, la plume, la main et le papier devant soi."
Cela implique aussi une confiance, une ouverture et beaucoup de patience.
"Avec votre patience vous posséderez vos âmes" dit l'Évangile. Quand je parle du caractère diabolique de la science moderne, je fais référence à l'interprétation fausse (diabolein) de notre expérience de la réalité. Ce n'est pas en vain que la première grande invention que fit un de ses fondateurs soit l'accélération ; et nous vivons dans un monde accéléré, qui est le monde mécanique. Je peux accélérer les machines, je peux aller en quelques heures à New York, mais je ne peux accélérer ni la vie ni la réalité. Nous avons perdu les rythmes cosmiques, et le rythme cosmique, c'est la musique. Être sensible au rythme cosmique est ce qui nous permet de jouir de la vie, puis de vivre ces moments en toute plénitude.
La perfection peut être un moyen mais elle n'est pas indispensable. L'enfant qui s'endort quand sa mère chante avec amour ne demande pas la perfection.
Plénitude n'est pas perfection. Un disque parfait peut ne pas contenir ni éveiller de l'émotion. Nous vivons tellement dans un monde d'objectivité que nous voulons aussi rendre objective la musique !
Quand la mère chante, c'est un acte d'amour, un acte éducatif, un acte médical...
C'est tout cela à la fois ! L'intention dont sont faites les choses affecte les choses et change la chose même qui est faite. Il y a un exemple, que je vais citer avec prudence, car on pourrait l'interpréter comme fanatisme ou exclusivisme, mais ce qui m'importe maintenant, c'est ce qui y est sous-entendu. Un sage hébreu, le grand rabbin Akiba, dit et interdit qu'aucun fidèle ou juif ne lise la Torah ou le Pentateuque copié par un infidèle. Celui qui l'a écrit fait partie de l'écrit. Si une chose est faite avec amour, alors elle sera différente de la même chose faite avec rage ou pour gagner de l'argent. Et cela concerne tous les domaines, puisque maintenant nous faisons mécaniquement des milliers de n'importe-quoi.
Peut-il exister une œuvre qui nous soit bénéfique si son auteur est un assassin? La musique et le nazisme, les camps de concentration, le cas de Gesualdo...
Je crois que c'est un problème très important et délicat. Je voudrais faire quelques distinctions. J'ai déjà parlé de l'actuelle déformation générale, l'objectivation ; mais une autre serait la subjectivation. J'ajouterais encore que nous sommes trop habitués à la pensée causative. La pensée causative brise la liberté et réduit tout à une structure déterministe de la réalité -malgré les "degrés de liberté" de la physique contemporaine. La relation, par contre, n'est pas nécessairement causative. C'est une corrélation qui peut être harmonique ou dis-harmonique, mais il n'est pas nécessaire qu'elle soit de cause à effet. Avec cette corrélation, l'auditeur joue une part très active. La musique peut être criminelle, mais ici nous sommes deux : toi qui la fait et moi qui l'écoute. Et je peux être capable d'absorber cette force mauvaise et
de la transformer. Alors on comprend qu'il n'y a pas là de relation de cause à effet, mais qu'on peut transformer la méchanceté des gens, des choses et des événements.
Il est vrai qu'il existe des musiques qui produisent une grande paix, par elles-mêmes !
Si on l'a... Je veux dire : si elle résonne en nous. La musique est relation, comme tout dans la réalité...
... et d'autres qui placent en état négatif, incommode, difficile.
Parfois, j'ai essayé de transformer une musique qui ne me plaisait pas... en cherchant son bon côté, en ayant de la compassion pour son auteur, et là j'ai pu dominer le mal qu'elle me faisait, bien qu'elle ne me plaisait pas. Donc je n'ose pas parler de musique bonne ou mauvaise ; seulement d'une manière objective.

Trouver cette connexion du côté du musicien, entre celui qui est un artiste qui accepte son don et en est conscient, et en même temps est l'artiste de sa vie... qui fait un art de sa vie, comme vous le dites.
Chacun de nous doit construire un filigrane d'œuvre d'art, à partir de ce don que nous avons reçu et qui est notre être... Si l'ego est présent, alors il y a de l'égoïsme. Si chez moi faire de la musique n'est pas une manifestation spontanée et libre de mon être, c'est artificiel, c'est de la technologie. Cela n'est pas de l'art. S'il existe déjà un disque avec la symphonie parfaite, pourquoi la refaire ? Lorsque mon action n'est que l'expression de mon être, alors il n'y a pas répétition, mais création. Puis-je être bon artiste et mauvais citoyen, mauvaise personne ? Avec des nuances qui sont ici hors propos, j'incline à dire que non. Ce sont deux choses qui ne peuvent être séparées. Un gong, s'il est bien forgé, donne toujours le ton harmonique, et répond harmoniquement à tout coup qu'on lui donne, que ce soit avec rage ou délicatesse. De
la même manière, si le gong que nous sommes ne répond pas harmoniquement aux coups de la vie, à la longue, je doute que nous puissions être de vrais musiciens dans le sens intégral dont nous parlons. C'est bien beau de parler de musique et de spiritualité, mais si je ne la vis pas de façon à ce que la musique soit une partie de cette spiritualité et la spiritualité une partie de cette vie, alors il y a quelque chose qui ne va pas en moi... Peut-être en sortira-t-il une musique objectivement meilleure, mais sans âme il n'y a pas d'œuvre d'art. Pour cela la musique est cette grande discipline, et la vie est le grand maître, c'est elle qui nous enseigne le sens profond des choses. Si nous ne voulons être que de grands musiciens, nous ne communiquerons pas la vie.
La musique implique une vie intérieure. Sans cette vie intérieure, on ne peut pas imaginer une dimension, un son.
Chaque concert, comme chaque acte liturgique, doit être une fin en lui-même, c'est une expérience sempiternelle.
Le concert n'est pas un spectacle, c'est un vécu, et le disque est l'acte de mémoire.
Mais il ne remplace pas le vécu, car le vécu est unique, c'est l'acte de communion qui demande la présence physique, qui implique une véritable participation, et cela, nous l'avons perdu ... Le grand mal est l'égoïsme ! Si nous éliminons l'ego, nous sommes libres...
Propos recueillis par Jordi Savall, avec Montserrat Figueras © Classica 2000